En
revenant dans les rues de la ville, Vincent tente de
se déprendre
de la pesanteur qui le plombe en s’absorbant dans
les bruits et cris de la ville, le spectacle des ânes
trottinant, celui de Denon qui soulève son large
chapeau noir pour essuyer la sueur à son front.
Lui n’a pas chaud, malgré le plein midi
qui frappe.
Les Français se promènent en groupes compacts,
dolmans bleus, habits verts, rires forcés, sous
les regards qui se veulent indifférents.
Quand ils arrivent près de la maison du consul
où flotte le drapeau tricolore, ils perçoivent
la silhouette de Bonaparte qui va et vient devant la
bâtisse, concentré dans une conversation
avec un de ses aides de camp, Beauharnais peut-être.
Autour d’eux, un groupe de soldats attend, s’ennuie.
A leurs dos voûtés, on devine sans peine
qu’il fait diablement soif sous leurs tenues militaires
au serge trop épais.
Vincent est saisi d’une impression qu’il
ne saurait définir avec précision, une
sorte de malaise physique qui le relie au général
en chef et lui donne envie de courir vers lui.
- Vous allez me… commence-t-il, balbutiant, en
se tournant vers Denon, avant de suivre simplement son
instinct.
Plus il approche de Bonaparte, plus l’absurdité de
sa course lui apparaît et il se représente
en un éclair sa honte lorsque le général
en chef va lui demander s’il est pris de folie.
Il court toujours.
Bonaparte l’aperçoit au dernier moment et
il a le temps de voir dans son œil noir une lueur
de surprise.
Vincent n’a pas le temps de le toucher que Bonaparte
s’est écarté d’un pas pour
l’éviter. Mais dans le même temps
une détonation a retenti. Le général
regarde sa botte éraflée et, sans manifester
une émotion quelconque, indique de la main une
fenêtre sur la maison qui fait face à celle
du consul. Les chasseurs se précipitent, bousculant
tout sur leur passage.
Alors seulement, Bonaparte désigne Vincent, qu’un
Denon stupéfait a rejoint :
- Eh bien, Denon, on dirait que votre pianiste ne se
contente pas de nous faire la musique. Pourquoi couriez-vous
vers moi avec cet élan ? Etait-ce pour m’embrasser
?
- Mon général, balbutie Vincent, je vous
prie de…
- En attendant, tu m’as sauvé sinon la vie
du moins quelque part de moi que j’aurais eu du
mal à retrouver.
- Je ne…
- Viens.
Le général refait, tenant d’une main
ferme le bras du jeune homme, les quelques pas qui le
séparent de l’endroit où il se tenait
avec Beauharnais. Son pas arpente les quelques toises
avec la précision et la concentration qu’il
mettrait à prendre la mesure d’un vaste
champ de bataille.
- Nous étions ici… ce qui signifie que si
je ne m’étais pas mis de côté pour
t’éviter, cette messagère du destin
m’aurait frappé approximativement… ici…
Il désigne son entrejambes avec désinvolture,
mais il n’y aucun sourire dans son visage, et donc
pas l’occasion de sourire pour Beauharnais, Vincent
et Denon.
- Tu ne m’as pas dit pourquoi tu avais fait cela.
- J’ai eu… Cela vous semblera stupide, mais
j’ai eu l’intuition qu’un danger vous
menaçait. Je n’en sais rien de plus moi-même.
Une force supérieure me dictait que je devais
courir et vous aider.
Bonaparte le considère sans répondre.
- Denon, tout compte fait je vous aime bien. Vous m’avez
bien dit que votre pianiste était à moi
si je le voulais ?
Vivant Denon s’incline avec bonne grâce.
- Je vous le prends, si vous le voulez bien, en tout
cas pour les jours qui viennent. Disons que je vous l’emprunte.
Mettons qu’il me porte chance. Ou bien que je suis
pris d’un désir frénétique
de me délasser en l’écoutant jouer
du piano. Ca ne vous dérange pas ?
Denon s’incline de nouveau, toujours sans mot dire.
- Vous avez perdu la parole en débarquant ? Venant
de vous, cela me surprendrait.
- Comme je viens de l’expliquer à mon pianiste
devenu le vôtre, il m’arrive d’éprouver
des émotions telles que mon comportement en devient
semblable à celui des autres hommes…
- Des émotions, Denon ? Pensez à celle
que je viens d’éprouver, moi… Eh bien
je ne m’en souviens déjà plus.
- C’est que je suis là pour ça, mon
général.
- Vous me l’avez déjà dit, n’est-ce
pas ? Répétez-le moi encore deux ou trois
fois, et je suis sûr que je m’en souviendrai.
Comment s’appelle-t-il, déjà, le
pianiste ?
- Il s’appelle…
- Je m’appelle Vincent Jefferson Herbach.
Bonaparte a l’air satisfait. On entend deux détonations.
- Vous avez un nom de victoire, Herbach. C’est
bien. Continuez.
Beauharnais s’approche de Bonaparte :
- Un homme seul avec six fusils, dit-il à voix
basse en montrant la fenêtre d’en face. Nos
chasseurs l’ont tué sur place.
Bonaparte a un clignement d’yeux à peine.
Denon ouvre la bouche pour dire quelque chose à Vincent
mais il n’en a pas le temps ou peut-être
l’audace car le général en chef est
pressé, comme toujours.
Denon reste seul à les regarder partir, l’air
perplexe, peut-être ennuyé, peut-être
amusé puisque tout est amusant dans une vie.
Bonaparte et Vincent entrent les premiers dans le vestibule
de la maison du consul. Un drapeau tricolore est étendu
au-dessus du grand escalier, au centre de l’entrée
un groupe sculpté un peu lourd représente
Niobé protégeant ses enfants.
Le consul Magallon est en train de descendre les marches,
le visage défait.
- Qu’est-ce que… qu’est-ce que j’apprends,
mon général ?
Mais tandis que Magallon manque tomber et se perd dans
ses bredouillements, Vincent voit descendre par le même
escalier, avec une élégance un peu lasse,
Laura toujours impeccable dans son déguisement
bleu et vert de chasseur. Elle marque à peine
un temps d’arrêt, un battement de cils, quand
elle le reconnaît, et tandis que la main de Bonaparte
lâche enfin son bras, il tente de retenir le sourire
qui envahit son visage.
Il n’a sauvé Bonaparte que pour mieux se
perdre.
Rien ne saurait le rendre plus heureux.